Extase (1878) poet Jean Lahor

Sur un lys pâle mon cœur dort
D’un sommeil doux comme la mort:
Mort exquise, mort parfumée
Du souffle de la bien-aimée:
Sur ton sein pâle mon cœur dort.

Le Manoir de Rosemonde (1881) poet Robert de Bonnières

De sa dent soudaine et vorace,
Comme un chien, l’amour m’a mordu.
En suivant mon sang répandu,
Va, tu pourras suivre ma trace.

Prends un cheval de bonne race,
Pars, et suis un chemin ardu,
Fondrière ou sentier perdu,
Si la course ne te harasse!

En passant par où j’ai passé,
Tu verras que seul et blessé,
J’ai parcouru ce triste monde,
Et qu’ainsi je m’en fus mourir

Bien loin, bien loin, sans découvrir
Le bleu manoir de Rosemonde.

Sérénade Florentine (1880) poet Jean Lahor

Étoile dont la beauté luit
Comme un diamant dans la nuit,
Regarde vers ma bien-aimée
Dont la paupière s’est fermée.
Et fais descendre sur ses yeux
La bénédiction des cieux.

Elle s’endort… Par la fenêtre
En sa chambre heureuse pénètre;
Sur sa blancheur comme un baiser
Viens jusqu’à l’aube te poser,
Et que sa pensée, alors, rêve
D’un astre d’amour qui se lève!

Gabriel Fauré’s Le Secret (1882) poet Armand Silvestre

Je veux que le matin l’ignore
Le nom que j’ai dit à la nuit,
Et qu’au vent de l’aube, sans bruit,
Comme une larme il s’évapore.

Je veux que le jour le proclame,
L’amour qu’au matin j’ai caché,
Et sur mon cœur ouvert penché,
Comme un grain d’encens, il l’enflamme.

Je veux que le couchant l’oublie,
Le secret que j’ai dit au jour,
Et l’emporte avec mon amour,
Aux plis de sa robe pâlie!

Gabriel Fauré’s Lydia (1870) poet Leconte de Lisle

Lydia sur tes roses joues,
Et sur ton col frais et si blanc,
Roule étincelant1
L’or fluide que tu dénoues.

Le jour qui luit est le meilleur:
Oublions l’éternelle tombe.
Laisse tes baisers de colombe
Chanter sur ta lèvre en fleur.

Un lys caché répand sans cesse
Une odeur divine en ton sein:
Les délices, comme un essaim,
Sortent de toi, jeune Déesse!

Je t’aime et meurs, ô mes amours!
Mon âme en baisers m’est ravie.
O Lydia, rends-moi la vie,
Que je puisse mourir

Phidylé (1868) poet Leconte de Lisle

L’herbe est molle au sommeil sous les frais peupliers,
Au pentes des sources moussues,
Qui, dans les prés en fleurs germant par mille issues,
Se perdent sous les noir halliers.

Repose, ô Phidylé. Midi sur les feuillages
Rayonne, et t’invite au sommeil.
Par le trèfle et le thym, seules, en plein soleil,
Chantent les abeilles volages.

Un chaud parfum circule aux détours des sentiers,
La rouge fleur des blés s’incline,
Et les oiseaux, rasant de l’aile la colline,
Cherchent l’ombre des églantiers.

Mais quand l’Astre, incliné sur sa courbe éclatante,
Verra ses ardeurs s’apaiser,
Que ton plus beau sourire et ton meilleur baiser
Me récompensent de l’attente!

Testament (1883) poet Armand Silvestre

Pour que le vent te les apporte
Sur l’aile noire d’un remord,
J’écrirai sur la feuille morte
Les tortures de mon cœur mort.

Toute ma sève s’est tarie
Aux clairs midis de ta beauté
Et, comme à la feuille flétrie,
Rien de vivant ne m’est resté.

Tes yeux m’ont brûlé jusqu’à l’âme,
Comme des soleils sans merci!
Feuille que le gouffre réclame,
L’autan va m’emproter aussi.

Mais avant, pour qu’il te les porte
Sur l’aile noire d’un remord,
J’écrirai sur la feuille morte
Les tortures de mon cœur mort!

Lamento (1883) poet Théophile Gautier

Connaissez-vous la blanche tombe
Où flotte avec un son plaintif
L’ombre d’un if?
Sur l’if, une pâle colombe,
Triste et seule, au soleil couchant,
Chante son chant;

Un air maladivement tendre,
A la fois charmant et fatal,
Qui vous fait mal,
Et qu’on voudrait toujours entendre;
Un air, comme en soupire aux cieux
L’ange amoureux.

On dirait que l’âme éveillée
Pleure sous terre à l’unisson
De la chanson,
Et du malheur d’être oubliée
Se plaint dans un roucoulement
Bien doucement.

Sur les ailes de la musique
On se sent lentement revenir
Un souvenir.
Une ombre une forme angélique,
Passe dans un rayon tremblant,
En voile blanc.

Les belles-de-nuit, demi-closes,
Jettent leur parfum faible et doux
Autour de vous,
Et le fantôme aux molles poses
Murmure en vous tendant les bras:
Tu reviendras?

Oh! jamais plus, près de la tombe
Je n’irai, quand descend le soir
Au manteau noir,
Écouter la pâle colombe
Chanter sur la branche de l’if1
Son chant plaintif.

La Vie Antérieure (1884) poet Charles Baudelaire

J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.

C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,

Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.

Extase (1878) poet Jean Lahor

On a pale lily my heart sleeps
a sleep as sweet as death:
exquisite death, death perfumed
with the breath of the beloved:
on your pale breast my heart sleeps…

Le Manoir de Rosemonde (1881) poet Robert de Bonnières

With its sudden and voracious tooth,
like a dog, love bit me.
By following my scattered blood,
go, you will be able to follow my tracks.

Take a horse of good breed,
set off, and follow an arduous path,
bog or lost path,
unless the chase exhausts you.

When passing where I passed
you will see that, alone and wounded,
I have wandered this sad world over
and I went to die like this

far, very far, without finding
the blue manor of Rosemonde.

Sérénade Florentine (1880) poet Jean Lahor

Star whose beauty glistens
like a diamond in the night,
look towards my beloved
whose eyelid has closed.
And make the benediction of the heavens
descend upon her eyes.

She is falling asleep…Through the window,
into her happy room, enter;
come and settle like a kiss
upon her whiteness, until dawn
and let her thought, then, dream
of a rising star of love!

Gabriel Fauré’s Le Secret (1882) poet Armand Silvestre

I wish the morning may know nothing
of the name that I told the night,
and that, without a sound, it should vanish
like a wave in the dawn wind.

I wish the day may proclaim
the love that I hid from the morning,
and, bent over my open,
it should set it alight like a grain of incense.

I wish the sunset may forget
the secret that I told the day,
and carry it away with my love
to the folds of its faded robe!

Gabriel Fauré’s Lydia (1870) poet Leconte de Lisle

Lydia, over your rosy cheeks,
and over your neck, so fresh and white,
sparkling, rolls
the fluid gold that you untie.

The day which is gleaming is the best:
let us forget the eternal tomb.
Let your dove’s kisses
sing on your blossoming lips.

A hidden lily ceaselessly diffuses
a divine scent in your breast:
like a swarm, delights
escape from you, young Goddess!

I love you and am dying, o my loves!
My soul is ravished by kisses.
O Lydia, give me back my life,
that I might die eternally!

Phidylé (1868) poet Leconte de Lisle

The grass is soft for sleeping beneath the cool poplars,
on the slopes of the mossy springs,
which, gushing from a thousand springs in the flowering
fields, are lost beneath the dark thickets.

Rest, o Phidylé. Midday is beaming
on the foliage, and invites you to sleep.
Through the clover and the thyme, alone, in the full sun,
the flying bees are singing.

A warm fragrance circulates at the bends of the paths,
the red field-poppy bows down,
and the birds, skimming the hillside with their wing,
search for the shade of the sweet briar.

But when, sinking on its resplendent arc, the sun
sees its flames die down,
let your beautiful smile and your sweetest kiss
reward me for waiting!

Testament (1883) poet Armand Silvestre

So that wind may bring you them
on the black wing of a regret,
I shall inscribe the torments
of my dead heart on the dead leaf.

All my sap has dried up
in the bright middays of your beauty
and, as with the withered leaf,
nothing living remains for me.

Your eyes have burnt me to the soul,
like merciless suns!
Leaf which the chasm demands,
the south wind will carry me away too.

But first, so that it may bring you them
on the black wing of a regret,
I shall inscribe the torments
of my dead heart on the dead leaf!

Lamento (1883) poet Théophile Gautier

Do you know the white tomb
upon which, with a plaintive sound,
the shadow of a yew-tree floats?
On the yew-tree, a pale dove,
sad and alone, in the setting sun,
sings its song;

a morbidly tender melody,
at once both charming and deadly,
which hurts you,
and which one would would wish to hear fo
a melody, like ones which the angel in love
sighs in heaven.

One would say the awakened soul
weeps beneath the earth in unison
with the song,
and complains,
of the misfortune of being forgotten
very gently, in a cooing.

On the wings of the music
one feels a memory
slowly recurring.
A shadow, an angelic form,
passes in a trembling beam,
in white veil.

The Marvels of Peru, half closed,
cast their faint and sweet perfume
about you,
and the ghost, with its limp postures,
murmurs while stretching out its arms to yo
you will return?

Oh! Never again, close to the tomb
shall I go, when the evening falls
with its black coat,
to listen to the pale dove
at the top of the yew-tree, sing
its plaintive song.

La Vie Antérieure (1884) poet Charles Baudelaire

Long did I live beneath vast porticoes
which the marine suns tinted with a thousand fires
and which their great, tall and majestic pillars
made them, at evening, resemble the basaltic caves.

The waves, while rolling the reflections of the skies,
mixed, in a solemn and mysterious way,
the all-powerful harmonies of their rich music
into the colours of the sunset reflected by my eyes.

It is there that I lived among the peaceful pleasures,
in the middle of the azure, the waves, the splendours
and the naked slaves, saturated in scents,

who cooled my brow with palm leaves,
and whose only care was to deapen
the painful secret which was making me languish.