Chanson Triste (1868) poet Jean Lahor
Dans ton coeur dort un clair de lune,
Un doux clair de lune d’été,
Et pour fuir la vie importune,
Je me noierai dans ta clarté.
J’oublierai les douleurs passées,
Mon amour, quand tu berceras
Mon triste coeur et mes pensées
Dans le calme aimant de tes bras.
Tu prendras ma tête malade,
Oh! quelquefois, sur tes genoux,
Et lui diras une ballade
Qui semblera parler de nous;
Et dans tes yeux pleins de tristesse,
Dans tes yeux alors je boirai
Tant de baisers et de tendresses
Que peut-être je guérirai.

Soupir (1868) poet Sully Prudhomme

Ne jamais la voir ni l’entendre,
Ne jamais tout haut la nommer,
Mais, fidèle, toujours l’attendre,
Toujours l’aimer!
Ouvrir les bras, et, las d’attendre,
Sur la néant les refermer!
Mais encor, toujours les lui tendre
Toujours l’aimer.
Ah! ne pouvoir que les lui tendre
Et dans les pleurs se consumer,
Mais ces pleurs toujours les répandre,
Toujours l’aimer…
Ne jamais la voir ni l’entendre,
Ne jamais tout haut la nommer,
Mais d’un amour toujours plus tendre
Toujours l’aimer. Toujours!

Sérénade (1868) poet Gabriel Marc

Si j’étais, ô mon amoureuse,
La brise au souffle parfumé,
Pour frôler ta bouche rieuse,
Je viendrais craintif et charmé.

Si j’étais l’abeille qui vole,
Ou le papillon séducteur,
Tu ne me verrais pas, frivole,
Te quitter pour une autre fleur.

Si j’étais la rose charmante
Que ta main place sur ton coeur,
Si près de toi toute tremblante
Je me fanerais de bonheur.

Mais en vain je cherche à te plaire,
J’ai beau gémir et soupirer.
Je suis homme, et que puis-je faire? –
T’aimer… Te le dire … Et pleurer

Romance de Mignon (1868) poet Victor Wilder inspired by Goethe

Le connais-tu, ce radieux pays
Où brille dans les branches d’or des fruits?
Un doux zéphir embaume l’air
Et le laurier s’unit au myrte vert.
Le connais-tu, le connais-tu?
Là-bas, là-bas, mon bien-aimé,
Courons porter nos pas.

Le connais-tu, ce merveilleux séjour
Où tout me parle encor de notre amour?
Où chaque objet me dit avec douleur:
Qui t’a ravi ta joie et ton bonheur?
Le connais-tu, le connais-tu?
Là-bas, là-bas, mon bien-aimé,
Courons porter nos pas.

Le Gallop (1868) poet Sully Prudhomme

Agite, bon cheval, ta crinière fuyante;
Que l’air autour de nous se remplisse de voix!
Que j’entende craquer sous ta corne bruyante
Le gravier des ruisseaux et les débris des bois!

Aux vapeurs de tes flancs mêle ta chaude haleine,
Aux éclairs de tes pieds ton écume et ton sang!
Cours, comme on voit un aigle en effleurant la plaine
Foutter l’herbe d’un vol sonore et frémissant!

“Allons, les jeunes gens, à la nage! à la nage!”
Crie à ses cavaliers le vieux chef de tribu;
Et les fils du désert respirent le pillage,
Et les chevaux sont fous du grand air qu’ils ont bu!

Nage ainsi dans l’espace, ô mon cheval rapide,
Abreuve-moi d’air pur, baigne-moi dans le vent;
L’étrier bat ton ventre, et j’ai lâché la bride,
Mon corps te touche à peine, il vole en te suivant.

Brise tout, le buisson, la barrière ou la branche,
Torrents, fossés, talus, franchis tout d’un seul bond;
Cours, je rêve, et sur toi, les yeux clos, je me penche…
Emporte, emporte-moi dans l’inconnu profond!

Au Pays où se fait la guèrre (1868) poet Théophile Gautier

Au pays où se fait la guerre
Mon bel ami s’en est allé;
Il semble à mon cœur désolé
Qu’il ne reste que moi sur terre.
En partant, au baiser d’adieu,
Il m’a pris mon âme à ma bouche
Qui le tient si longtemps, mon Dieu?
Voilà le soleil qui se couche,
Et moi, toute seule en ma tour,
J’attends encore son retour.

Les pigeons sur le toit roucoulent,
Roucoulent amoureusement
Avec un son triste et charmant;
Les eaux sous les grands saules coulent.
Je me sens tout près de pleurer,
Mon cœur comme un lys plein s’épanche,
Et je n’ose plus espérer,
Voici briller la lune blanche.
Et moi, toute seule en ma tour,
J’attends encore son retour.

Quelqu’un monte à grand pas la rampe:
serait-ce lui, mon doux amant?
Ce n’est pas lui, mais seulement
Mon petit page avec ma lampe.
Vents du soir, volez, dites-lui
Qu’il est ma pensée et mon rêve,
Toute ma joie et mon ennui.
Voici que l’aurore se lève,
Et moi toute seule en ma tour,
J’attends encore son retour.

L’Invitation au Voyage (1870) poet Charles Baudelaire

Mon enfant, ma soeur,
songe a la douceur
D’aller la-bas vivre ensemble,
Aimer a loisir, aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouilles
De ces ciels brouilles
Pour mon esprit ont les charmes
Si mysterieux
De tes traitres yeux,
Brillant a travers leurs larmes.
La, tout n’est qu’ordre et beaute,
Luxe, calme et volupte.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde;
C’est pour assouvir
Ton moindre desir
Qu’il viennent du bout du monde.
Les soleils couchants
Revetent les champs,
Les canaux, la ville entiere
D’hyacinthe et d’or;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumiere!
La, tout n’est qu’ordre et beaute,
Luxe, calme et volupte.

La Vague et La Cloche (1871) poet François Coppée

Une fois, terrassé par un puissant breuvage,
J’ai rêvé que parmi les vagues et le bruit
De la mer je voguais sans fanal dans la nuit,
Morne rameur, n’ayant plus l’espoir du rivage.

L’océan me crachait ses baves sur le front
Et le vent me glaçait d’horreur jusqu’aux entrailles.
Les vagues s’écroulaient ainsi que des murailles,
Avec ce rythme lent qu’un silence interrompt.

Puis tout changea. La mer et sa noire mêlée
Sombrèrent. Sous mes pieds s’effondra le plancher
De la barque… Et j’étais seul dans un vieux clocher,
Chevauchant avec rage une cloche ébranlée.

J’étreignais la criarde opiniâtrément,
Convulsif, et fermant dans l’effort mes paupières;
Le grondement faisait trembler les vielles pierres,
Tant j’activais sans fin le lourd balancement.

Pourquoi n’as-tu pas dit, ô rêve! où Dieu nous mène?
Pourquoi n’as-tu pas dit s’ils ne finiraient pas,
L’inutile travail et l’éternel fracas
Dont est faite la vie, hélas! la vie humaine?

Elégie (1874) poet Thomas Moore

Oh! ne murmurez pas son nom! Qu’il dorme dans l’ombre,
Où froide et sans honneur repose sa dépouille.
Muettes, tristes, glacées, tombent nos larmes,
Comme la rosée de la nuit, qui sur sa tête humecte la gazon;

Mais la rosée de la nuit, bien qu’elle pleure en silence,
Fera briller la verdure sur sa couche
Et nos larmes, en secret répandues,
Conserveront sa mémoire fraîche et verte dans nos coeurs.

By Richard Wagner from Wesendonck Lieder
Träume (1858) poet Mathilde Wesendonck

Sag, welch wunderbare Träume
Halten meinen Sinn umfangen,
Daß sie nicht wie leere Schäume
Sind in ödes Nichts vergangen?

Träume, die in jeder Stunde,
Jedem Tage schöner blühn,
Und mit ihrer Himmelskunde
Selig durchs Gemüte ziehn!

Träume, die wie hehre Strahlen
In die Seele sich versenken,
Dort ein ewig Bild zu malen:
Allvergessen, Eingedenken!

Träume, wie wenn Frühlingssonne
Aus dem Schnee die Blüten küßt,
Daß zu nie geahnter Wonne
Sie der neue Tag begrüßt,

Daß sie wachsen, daß sie blühen,
Träumend spenden ihren Duft,
Sanft an deiner Brust verglühen,
Und dann sinken in die Gruft.

Chanson Triste (1868) poet Jean Lahor
In your heart sleeps a moonlight,
A sweet summer moonlight,
And to flee an importune life,
I will drown myself in your light.
I will forget past pains,
My love, when you cradle
My sad heart and my thoughts
In the loving calmness of your arms.
You will take my sick head,
Oh! Sometimes on your knees,
And you will talk of a ballad
that will seem to speak of us.
And in your eyes filled with sadness,
In your eyes, then I will drink
So many kisses and tenderness
That perhaps I will be cured.

Soupir (1868) poet Sully Prudhomme
Never to see her nor hear her,
Never to call to her aloud,
But faithful, forever waiting for her,
Forever loving her!
To open my arms, and weary of waiting
On a void to close them
But again, always stretching them towards her
Forever loving her.
Ah! To only be able to stretch towards her
And in the consuming tears
But to shed these tears
Forever loving her…
Never to see her nor hear her,
Never to call to her aloud,
But from a love always more tender
Forever loving her. Forever.

Sérénade (1868) poet Gabriel Marc
If I were, o my love,
The breeze of a perfumed breath
Brushing against your cheerful mouth
I would become timid and charmed.

If I were the bee that flew,
Or the seductive butterfly,
You would not see me, frivolous,
Leave you for another flower.

If I were the charming rose
Which your hand placed on your heart
So near to you, all trembling,
I would faint with happiness.

But in vain I seek to please you.
I quite moan and sigh.
I am a man, and what can I do?
Love you . . . tell you so . . . and cry!

Romance de Mignon (1868) poet Victor Wilder inspired by Goethe
Do you know that radiant land
Where fruit glints among branches of gold?
A soft breeze perfumes the air,
And the laurel and green myrtle grow as one.
Do you know it, do you know it?
To that place, my beloved,
Let us run, let us go.

Do you know that marvelous place
Where everything still speaks to me of our love?
Where every object asks me with sadness:
Who has stolen away your joy and happiness?
Do you know it, do you know it?
To that place, my beloved,
Let us run, let us go.

Le Gallop (1868) poet Sully Prudhomme
Good horse, toss your flying mane;
may the air around us may fill with voices!
May I hear the gravel in the streams and the debris
of the woods crackling beneath your clattering hoof!

Mingle your warm breath with the steam of your flanks,
your spume and your blood with the sparks of your feet!
Run, as one sees an eagle, brushing the plain,
whipping the grass with a sonorous and trembling flight!

“Away, young folk, swim, swim!”
Cries the old tribal chief to his horsemen;
and the sons of the desert breath the pillage, and the
horses are wild with the great air that they have drunk!

Swim thus in space, o my swift horse,
soak me in pure air, bathe me in the wind; the stirrup
beats against your belly and I have let go of the reins,
my body hardly touches you, it flies following you.

Break everything, the shrub, the fence or the branch,
torrents, ditches, hills, clear them all with a single leap;
run, I dream, and on you, eyes closed, I lean…
Carry me away, carry me into the deep unknown!

Au Pays où se fait la guèrre (1868) poet Théophile Gautier
To the land where a war is waged
my beloved has departed;
it seems to my disconsolate heart
that I alone remain on earth.
On leaving, with the farewell kiss,
he took my soul from my lips
My God, who withholds so long?
Here now is the sun setting,
and me, all alone in my tower,
I still await his return.

The pigeons are cooing on the roof,
cooing lovingly
with a sad and enchanting sound;
Beneath the big willows the waters are flowing.
I feel very near to crying,
my heart opens out like a full lily,
and I dare not hope any longer,
now the white moon is shining.
and me, all alone in my tower,
I still await his return.

Someone is climbing the steps with big strides:
would it be him, my sweet lover?
It is not him, but only
my little page with my lantern.
Winds of the evening, fly, tell him
that he is my thought and my dream,
my whole joy and my longing.
Here now is the dawn rising,
and me, all alone in my tower,
I still await his return.

L’Invitation au Voyage (1870) poet Charles Baudelaire

My child, my sister,
dream of sweetness
of going over there to live together,
To love at leisure, to love and to die,
In the land that resembles you,
The damp sun,
of the hazy skies,
For my spirit has charms
so mysterious
of your treacherous eyes,
Brilliant through their tears,
There all is but order and beauty,
luxuriousness, calm and voluptuousness.
See on these canals
these sleeping vessels,
whose nature it is to roam
It is to fulfill
Your slightest desire
so that they come from the ends of the earth
The setting suns
Clothed the fields,
The canals, the entire city
of hyacinth and gold;
The world falls asleep!
In the warm light,
There all is but order and beauty,
luxuriousness, calm and voluptuousness.

La Vague et La Cloche (1871) poet François Coppée

Once, when struck down by a powerful beverage,
I dreamed that, among the waves and the noise
of the sea, I was rowing without beacon in the night,
dismal oarsman, with no hope of the coast left.

The ocean spat its foam on my brow
and the wind froze me to the gut with dread.
The waves crumpled like walls,
with this slow rhythm that a silence interrupted.

Then all changed. The sea and its black brawl
sank. Beneath my feet the bottom of the boat
caved in… And I was alone in an old belfry,
sitting with fury astride a ringing bell.

Obstinately I was gripping the screaming thing,
convulsive, and closing my eyelids with the effort;
the rumbling set the old stones trembling,
so ceaselessly was I actuating the heavy swing.

Why did you not say, o dream, where God is leading us?
Why did you not say if they would not end,
the useless toil and the eternal tumult
of which life, alas, human life is made?

Elégie (1874) poet Thomas Moore
Oh! breathe not his name, let it sleep in the shade,
Where cold and unhonour’d his relics are laid:
Sad, silent, and dark, be the tears that we shed,
As the night-dew that falls on the grass o’er his head.

But the night-dew that falls, though in silence it weeps,
Shall brighten with verdure the grave where he sleeps;
And the tear that we shed, though in secret it rolls,
Shall long keep his memory green in our souls.

By Richard Wagner from Wesendonck Lieder
Träume (1858) poet Mathilde Wesendonck

Tell me, what kind of wondrous dreams
are embracing my senses,
that have not, like sea-foam,
vanished into desolate Nothingness?

Dreams, that with each passing hour,
each passing day, bloom fairer,
and with their heavenly tidings
roam blissfully through my heart!

Dreams which, like holy rays of light
sink into the soul,
there to paint an eternal image:
forgiving all, thinking of only One.

Dreams which, when the Spring sun
kisses the blossoms from the snow,
so that into unsuspected bliss
they greet the new day,

so that they grow, so that they bloom,
and dreaming, bestow their fragrance,
these dreams gently glow and fade on your breast,
and then sink into the grave.